Les anglonautes

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History > 17e - 18e - 19 siècles > Les Français en Amérique

 

 

 

Item Title

[New Orleans, La., a corner of the French Market].

Created/Published

[between 1900 and 1910]

 

Notes

Title from jacket.

"G 6910" on negative.

Detroit Publishing Co. no. 039639;

devised by cataloger.

Gift; State Historical Society of Colorado; 1949.

Medium

1 negative : glass ; 8 x 10 in.


Repository

Library of Congress

Prints and Photographs Division Washington, D.C. 20540 USA

Digital ID

(digital file from intermediary roll film) det 4a19876 http://hdl.loc.gov/loc.pnp/det.4a19876

http://memory.loc.gov/cgi-bin/query/r?ammem/detr:@field(NUMBER+@band(det+4a19876))

TIFF > JPEG by Anglonautes.

http://memory.loc.gov/ammem/today/oct20.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand l'Amérique était française        L'Express        4.10.2004

http://www.lexpress.fr/info/monde/dossier/speusa/dossier.asp?ida=429701

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand l'Amérique était française

 

Les premiers colons

qui s'installèrent en Amérique du Nord

le firent au nom d'Henri IV.

 

Le Canada - mais pas la France! -

commémore le quatrième centenaire

de cette épopée

 

Ce n'est, après tout, qu'une réunion de famille. Mais, comme les Nord-Américains donnent dans la démesure, ces retrouvailles entre cousins, à l'échelle d'un continent, font figure d'événement. Le mois dernier, à l'appel du Congrès mondial acadien, ils étaient près de 50 000, issus d'une centaine de lignées, à se retrouver, autour de la baie Sainte-Marie, dans l'est de la Nouvelle-Ecosse, une des Provinces atlantiques du Canada. Venus des petits ports de la baie des Chaleurs, de la moiteur des bayous de Louisiane ou des banlieues de Montréal et de Boston, beaucoup étaient là pour célébrer, au son des violons et des accordéons, un anniversaire largement ignoré à Paris, celui de la fondation, il y a tout juste quatre siècles, du premier établissement permanent français en Amérique du Nord.

 

C'est aux Etats-Unis qu'il faut aujourd'hui se rendre pour avoir une idée de ce que fut le berceau de la francophonie américaine. A la frontière entre le Maine et le Nouveau-Brunswick, dans la baie de Fundy, les archéologues ont identifié l'îlot Sainte-Croix, où aborda, le 26 juin 1604, le protestant Pierre Du Gua de Monts, porteur d'une commission royale reçue d'Henri IV qui le nommait lieutenant-général pour «le Nouveau Monde» et surtout lui accordait le monopole sur la traite des fourrures. C'est sur ce caillou désolé, aujourd'hui territoire américain, privé d'eau, à 800 mètres des rives, qu'a commencé l'aventure d'où sont largement issus les 7 millions de francophones canadiens et les 8,3 millions d'Américains de souche française. Trois ans avant l'établissement des premiers colons anglais à Jamestown (Virginie), seize années avant l'arrivée, en 1620, des pèlerins du Mayflower à Plymouth, ce sont des Français qui, à défaut de la découvrir, ont créé l'Amérique. Le début fut désastreux. Les colons ne s'étaient pas préparés à affronter l'hiver, particulièrement rigoureux. Au point que les vents glacés font geler l'alcool. Les réserves de nourriture s'épuisent. Le scorbut cause une hécatombe. Sur les 80 occupants de Sainte-Croix, 36 ne survivent pas à l'hiver. Leur identité n'est pas connue, mais des échantillons d'ADN recueillis sur les ossements découverts pourraient indiquer l'origine géographique de ces premiers Franco-Américains. La relève, arrivée en juin 1605, sous la forme d'un navire transportant une quarantaine d'hommes, permet de reprendre l'exploration vers le sud, jusqu'à l'actuel cap Cod (Etats-Unis) avant que Du Gua et les siens (parmi lesquels le cartographe Samuel de Champlain) rebroussent chemin vers Sainte-Croix, abandonnée, à la fin de l'été, pour un autre site, en face, dans l'actuelle Nouvelle-Ecosse, baptisé Port-Royal, qui sera le véritable point de départ de la colonisation.

 

Sainte-Croix fut élue pour son caractère défensif, contre une éventuelle attaque des Indiens de la région. Ce qui n'empêche pas, quatre siècles plus tard, dans le Canada multiculturel d'aujourd'hui, d'élargir la manifestation. «Initialement, on parlait de «célébration», indique Nathalie Gagnon, directrice de projet à l'agence Parcs Canada, dont les yeux ronds et les cheveux noirs et lisses évoquent une lointaine ascendance autochtone. Mais, désormais, nous préférons envisager cet anniversaire comme une «commémoration» à laquelle d'ailleurs les Indiens sont associés. C'est le moins qu'on puisse faire. Car il ne faut pas oublier que le mode de vie des Indiens a été bousculé...» Une cérémonie de purification a donc eu lieu, en l'honneur des mânes des ancêtres des 20 000 Indiens Micmac. Pour dissimuler les malentendus, on a brûlé de la sauge et du tabac. Il est vrai que la dernière étymologie à la mode recourt à la langue indigène: Acadie, au lieu d'être une déformation de la mythique Arcadie, serait une déformation d'eggadi, «l'endroit d'ici» en micmac...

 

Commémorer les grands événements de l'Histoire dans un pays neuf comme le Canada n'est pas chose aisée. Célèbre-t-on d'ailleurs la même chose avec ce 400e anniversaire? S'agit-il de fêter «les premiers jalons de la présence française en Amérique», comme l'a indiqué, le 26 juin, lors d'une cérémonie à Bayside, le Premier ministre canadien, Paul Martin? Mais, si c'est le cas, pourquoi une telle discrétion de la part des autorités françaises, représentées sur place par le seul ministre délégué à la Francophonie, Xavier Darcos? Et comment comprendre, en outre, le faible écho rencontré au Québec, seule juridiction canadienne à majorité francophone? Et les Indiens, devraient-ils porter le deuil?

 

1604-2004: l'anniversaire donne lieu, en réalité, à une véritable bataille des mémoires où les enjeux politiques viennent bousculer le calendrier historique. Pour la minorité acadienne d'aujourd'hui, ces francophones installés sur la façade atlantique du Canada et longtemps écrasés par la majorité anglophone, c'est l'occasion d'affirmer son renouveau. Car le destin de ces descendants de paysans des Charentes et de la Saintonge, envoyés, à l'initiative de Richelieu, coloniser le Nouveau Monde se résuma, pendant des générations, à un chant douloureux de défaites et d'abandons. En cent cinquante ans à peine, aux XVIIe et XVIIIe siècles, ces «défricheurs d'eau» avaient pourtant réussi à mettre en valeur les terres alluviales en profitant des très fortes marées de la baie de Fundy (alors Baie française). Mais le choc des guerres franco-anglaises en Europe les frappe à leur tour. Alors qu'ils sont passés sous le contrôle de la Couronne britannique après le traité d'Utrecht, en 1713 (avec la baie d'Hudson et Terre-Neuve), et malgré leur neutralité proclamée, les 13 000 Acadiens de la Nouvelle-Ecosse sont finalement déportés le 28 juillet 1755 et dispersés dans toute l'Amérique, et même au-delà, jusqu'en France. Leurs maisons sont brûlées pour décourager tout retour. C'est le Grand Dérangement. Certains reviendront dans les années suivantes, tous garderont le souvenir douloureux de cet arrachement au «vieux pays», au pays perdu. «Nous sommes probablement le seul peuple au monde capable de célébrer une déportation, rappelle l'écrivain Antonine Maillet. Il a fallu apporter la démonstration que nous étions bien vivants.» Aujourd'hui, on estime à environ 40 000 les Acadiens de la Nouvelle-Ecosse et de l'île du Prince-Edouard (soit 4% de la population). «Notre projet de société, explique Jean Léger, directeur général de la Fédération acadienne de la Nouvelle-Ecosse, c'est de ne pas disparaître au sein du melting-pot canadien et américain. On est le petit village gaulois, mais sans potion magique.»

 

A la différence du Nouveau-Brunswick voisin, où les Acadiens, forts de leur poids démographique (plus d'un tiers de la population, soit 250 000 habitants) ont obtenu, pour le français, un statut de langue officielle auprès du gouvernement provincial, les francophones de Nouvelle-Ecosse et de la province de l'Ile-du-Prince-Edouard peinent à faire valoir leurs droits auprès des instances locales. Sans parler de la menace d'assimilation: entre les recensements de 1996 et de 2001, par le jeu des mariages mixtes ou des départs, la communauté acadienne a perdu 1 000 de ses membres.

 

Majoritaires, les Canadiens anglais des Provinces maritimes n'ont pas la même perspective. A en croire la presse anglophone, 2004 ne serait rien d'autre que la commémoration de «la visite de Samuel de Champlain» (The Nova Scotian Sunday Herald du 2 mai 2004), le voyage d'un aimable explorateur émerveillé par les nouvelles espèces d'oiseaux, ravi par le fumet d'un nez d'orignal bouilli ou d'une queue de castor braisée... «Il y a encore six ans, l'université de Halifax ne dispensait pas l'enseignement de l'histoire avant 1749 [date de la création de la ville], rappelle Jean Léger. J'y vois plutôt l'expression d'une méconnaissance qu'une volonté délibérée d'occulter notre passé.» Va donc pour l'indifférence! «Tout ce qu'ils retiennent de notre culture, c'est notre amour de la musique, de la bonne chère, de la fête», soupire Vaughan Madden, directrice générale du Congrès mondial des Acadiens 2004. L'humeur des Acadiens des Maritimes n'est pourtant pas au ressentiment. Il est significatif que l'action intentée contre la reine Elisabeth pour demander une repentance à propos de la déportation de 1755 ait été le fait d'un avocat américain, natif de Lafayette, en Louisiane, Warren Perrin.

 

Après une longue négociation, le gouvernement d'Ottawa a fini par relayer officiellement cette requête à Londres. Et, le 9 décembre 2003, Elisabeth, «reine du Canada», a adressé une «proclamation» à ses «féaux sujets». «Reconnaiss[ant] les épreuves et souffrances subies par les Acadiens lors du Grand Dérangement» et «souhait[ant] que les Acadiens puissent tourner la page sur cette période sombre de leur histoire», la reine, «sur et avec l'avis de Notre conseil privé pour le Canada», a désigné le 28 juillet comme «Journée de commémoration du Grand Dérangement». Prudente, Elisabeth a pris soin, néanmoins, d'écarter explicitement toute «reconnaissance de responsabilité juridique ou financière». Parce que le texte paraît être rédigé par la reine, mais qu'il est signé par le gouverneur général Adrienne Clarkson, la Société nationale de l'Acadie a déjà demandé que, l'an prochain, pour le 250e anniversaire de la déportation, Elisabeth lise cette proclamation en public. A suivre...

 

Ce premier geste de la Couronne représente, toutefois, une petite victoire pour le pouvoir fédéral, qui a, au moins, un triple intérêt à soigner ces francophones de l'Atlantique, comme l'atteste son soutien financier aux fêtes acadiennes, lequel tranche avec la pingrerie des autorités provinciales. D'abord, pour souligner le caractère bilingue du pays. Parce que Pierre Elliott Trudeau a fait du Canada un Etat multiculturel et que les nouveaux Canadiens (plus de 200 000 immigrants arrivent chaque année) ignorent cette histoire, il est nécessaire de rappeler le compromis passé au XIXe siècle qui veut que la création du Canada moderne repose sur «deux peuples fondateurs», les Français et les Anglais. Ensuite, parce que l'occasion est belle de signifier au grand voisin états-unien, dont les Canadiens craignent à juste titre l'emprise, cette singularité. Nombre de Canadiens anglais de l'Ontario restent attachés à ce particularisme parce qu'ils y voient justement le meilleur rempart contre le risque d'annexion rampante qu'implique le formidable pouvoir d'attraction de l'hyperpuissance. «La résistance de la culture acadienne est source de fierté nationale et de reconnaissance internationale», a ainsi déclaré le Premier ministre Paul Martin. Comme, en somme, une reproduction, à un échelon local, de cette même aspiration canadienne à continuer à exister à côté des Etats-Unis. Le troisième objectif des autorités fédérales, à Ottawa, enfin, est de convaincre les nationalistes québécois qu'ils ne détiennent pas le monopole de l'aventure française au Canada, mais que celle-ci s'identifie à l'ensemble du pays.

 

Car, dans la Belle Province, quand on parle du «400e», c'est pour évoquer... 2008. L'anniversaire de la fondation de la ville de Québec par Champlain. Le vrai point de départ, aux yeux des Québécois. «Les commémorations ont toujours été l'objet de récupérations politiques, explique l'historien Jacques Lacoursière. En 1908, le 300e est placé sous le signe des retrouvailles. Une souscription est lancée pour acheter le champ de bataille des plaines d'Abraham (à la suite de laquelle les Anglais, vainqueurs, prennent Québec) et, dans le défilé avec costumes d'époque, les deux personnages qui représentent le général britannique Wolfe et le Français Montcalm avancent, bras dessus, bras dessous! En 1967, pour le centenaire de la Confédération, les indépendantistes dénoncent ''cent ans d'injustices''.»

 

Les Canadiens peuvent-ils avoir en commun une même histoire nationale? «J'ai participé à sept débats sur ce sujet!» sourit Jacques Lacoursière. En 1967, une tentative de rédiger un manuel scolaire commun, sous la houlette d'historiens francophones et anglophones, aboutit à un ouvrage. Canada, unity in diversity est le titre anglais. Canada, unité et diversité est le titre français, ce qui n'est pas du tout la même chose... Déterminer qui a découvert le Canada reste un débat ouvert: pour les francophones, c'est Jacques Cartier, bien sûr, le premier à explorer la côte orientale du continent. Mais pour la province de Terre-Neuve, qui a célébré, en 1997, le 500e anniversaire de son débarquement, c'est Giovanni Cabotto (Jean Cabot), un marin au service du roi d'Angleterre... Il reste possible que, avant eux, des marins de Bristol aient abordé la région. Et puis, bien avant, il y a les Vikings... L'histoire du Canada ne commence pas à la même date pour tout le monde. Selon son origine, selon la province où on réside, les repères changent.

 

L'histoire de l'Ontario commence en 1791. Les Québécois ignorent celle des Prairies et de l'Alberta, plus récente encore. Et le Canada anglais sous-estime l'extraordinaire aventure des explorateurs canadiens français. Les implications politiques de ce brouillage sont évidentes. «Le Canada est-il une fédération de trois nations (canadienne anglaise, canadienne française [ou québécoise], amérindienne) ou une société multiculturelle avec deux langues officielles? interroge Jack Jedwab, directeur exécutif à l'Association des études canadiennes. C'est un pays aux histoires multiples qui s'accommode de cette cohabitation et se retrouve d'abord sur des valeurs.» Interrogés dans les sondages, les Canadiens répondent ainsi que «l'histoire du Canada est d'abord une histoire d'accroissement du multiculturalisme», puis celle de «l'établissement d'un filet de sécurité sociale». La moitié de la population compte, il est vrai, un parent ou un grand-parent né à l'étranger. Les Québécois, eux, sont divisés quand on leur demande de choisir «l'événement le plus important dans l'histoire du Canada»: pour les souverainistes, c'est la défaite des plaines d'Abraham; pour les fédéralistes, c'est l'établissement de la Charte des droits et libertés en 1982 et le droit de vote accordé aux femmes au niveau fédéral en 1918.

 

La mémoire collective française, elle, a choisi de se réfugier dans l'amnésie. «La France ne s'intéresse guère à la Nouvelle-France», constate Jean-Pierre Hardy, conservateur au musée des Civilisations d'Ottawa qui abrite, jusqu'en avril 2005, une vaste exposition sur l'Amérique du Nord sous le régime français et la naissance d'une société originale. Qui se souvient encore, chez nous, des épopées de Jean Talon, Louis Buade de Frontenac, Pierre Le Moyne d'Iberville, Antoine Laumet Lamothe Cadillac? Qui sait que Saint Louis, Baton Rouge, Detroit ont été fondés par des Français? «Cette histoire est quasi absente des programmes scolaires et très peu étudiée à l'université», notent dans un ouvrage passionnant, Histoire de l'Amérique française, Gilles Havard et Cécile Vidal (Flammarion) (1). Et pourtant... «La France possédait autrefois, dans l'Amérique septentrionale, un vaste empire qui s'étendait depuis le Labrador jusqu'aux Florides, et depuis les rivages de l'Atlantique jusqu'aux lacs les plus reculés du haut Canada», écrit Chateaubriand dans la préface d'Atala. Mais la monarchie a préféré, en 1763, les «îles à sucre» des Antilles à «ce pays couvert de glaces huit mois de l'année, habité par des barbares, des ours et des castors», selon la formule de Voltaire. Et le Premier consul, tout attaché à son rêve d'unité européenne, brade, dans l'indifférence, quarante ans plus tard, l'immense Louisiane à la jeune république américaine. Longtemps oubliée, la forteresse de Louisbourg (île du Cap-Breton), le Gibraltar de l'Amérique du Nord, fondée en 1713 par les Français et conquise par les Anglais en 1758, n'est restaurée, en 1928, qu'à l'initiative d'une riche Américaine de Boston. En 2004, la France bâtit à Brouage (Charente-Maritime), patrie de Champlain, un musée et un centre de documentation. La République a versé son écot pour la numérisation des archives de la Nouvelle-France. Et on tourne une coproduction franco-canadienne avec Gérard Depardieu et Vincent Perez. C'est tout. Les Français semblent ignorer qu'il est des défaites malgré tout glorieuses.

 

(1) A lire aussi:

Champlain, la naissance de l'Amérique française, par Raymonde Litalien et Denis Vaugeois, chez Septentrion et Nouveau Monde éditions.

 

Post-scriptum

Après trente-cinq ans de présence à Montréal, la prestigieuse équipe de base-ball des Expos a annoncé son déménagement à Washington

Jean-Michel Demetz, Quand l'Amérique était française,
L'Express,
4.10.2004,
http://www.lexpress.fr/info/monde/dossier/speusa/dossier.asp?ida=429701

 

 

 

 

 

ENQUÊTE

Et si l'Amérique avait été française

 

A l'automne 1604, il y a quatre cents ans,
un petit groupe de Français crée la première colonie
en Amérique du Nord, devançant de peu les Anglais.

 

Mais l'aventure tourne mal.

 

Récit d'une occasion perdue.

 

Vu de la rive nord, Sainte-Croix apparaît minuscule. Quelques mètres carrés de terre sableuse cerclés de rochers et de sapins noirs. Un îlot plus qu'une île, fiché à l'embouchure de la rivière du même nom, dans un paysage austère de forêts et de lacs glacés. Si petit, si désolé qu'on se prend à douter : comment diable des hommes ont-ils pu choisir cet endroit pour créer, il y a quatre cents ans, le premier établissement français en Amérique du Nord - et même le premier établissement tout court (si on excepte la Floride espagnole), puisque les Anglais ne s'installeront que trois ans plus tard ?

L'hiver dernier, raconte le guide, un photographe est venu ici en raquettes. Son appareil a gelé en deux minutes. Au XVIIe siècle, ajoute-t-il, les hivers étaient encore plus rudes : - 35 °C en moyenne, contre "seulement - 25 °C" aujourd'hui. Les climatologues parlent de "mini-ère glaciaire". A l'époque, l'été indien ne durait que quelques jours.

En 1604, les premières neiges étaient tombées le 6 octobre. Et le 3 décembre, le piège s'était refermé : la rivière charriait des blocs de glace chahutés par les marées. Le passage vers les rives était désormais impossible. Finis la chasse, la pêche, le ramassage des coquillages, la cueillette. Perdus, aussi, les légumes plantés pendant l'été sur les berges, et l'eau potable, et le bois de chauffage. L'île refuge devenait prison. Les Français avaient cru y être à l'abri des indigènes, des Espagnols qui remontaient les côtes depuis la Floride, des ours, des loups. Ils allaient y mourir par dizaines. De froid, et surtout de scorbut, faute de vitamines. Des 79 hommes installés dans l'île à l'automne 1604, 34 seulement survivraient au printemps 1605 - dont une vingtaine fort mal en point.

Sainte-Croix est aujourd'hui un "lieu historique international". Située à cheval sur la frontière des Etats-Unis et du Canada, à 400 kilomètres au nord de Boston, l'île est cogérée par le service des parcs des deux pays. On ne la visite plus, on la regarde, d'une rive ou de l'autre. Le côté américain est moins lugubre. On voit un arpent de prairie, une plage grande comme un ourlet, une petite colline et, bien entendu, une croix. L'espace d'un hiver, il y eut pourtant là un vrai village, avec son four à pain, sa forge, sa chapelle et, regardant l'Est, son cimetière. Pour un Français, c'est un lieu d'émotion. Sans tomber dans l'histoire fiction, difficile de ne pas y rêver d'une Amérique française au destin radicalement différent. Car tout s'est joué ici, il y a quatre cents ans, à un cheveu. Quelques kilomètres, quelques jours, quelques degrés de plus ou de moins et la Nouvelle-France aurait supplanté la Nouvelle-Angleterre.

Les Français étaient les premiers depuis longtemps, si l'on peut dire, et les mieux préparés à conquérir le continent. Avant même que François Ier envoie Verrazano reconnaître les côtes en 1524, et Cartier explorer le Saint-Laurent en 1534, les pêcheurs de Saint-Malo, de Honfleur, de La Rochelle ou les pilotes basques de Bayonne avaient découvert la route de la morue. Profitant des courants et des alizés, ils faisaient provision de sel en Saintonge au printemps, puis traversaient l'Atlantique par le sud pour remonter depuis la Floride jusqu'aux bancs de Terre-Neuve et de l'Acadie. A l'automne, ils repartaient en France.

D'année en année, ces pêcheurs avaient tissé des liens avec les indigènes de la côte. Le troc nourrissait un commerce dit "de pacotille", mené par les officiers pour leur propre compte, en sus des cargaisons officielles. En l'occurrence, il s'agissait de fourrures - lynx, loup, martre, loutre, castor, etc. Certaines tribus, comme les Micmacs ou les Algonquins, s'étaient ainsi posées en intermédiaires entre les étrangers et les tribus de l'intérieur, dont ils collectaient les peaux. Le trafic avait pris une telle ampleur que certains explorateurs, croyant débarquer en terre vierge au milieu du XVIe siècle, découvrirent avec stupéfaction des "sauvages" parlant le basque, vêtus à l'occidentale et parfaitement au fait des cours des peaux. Des dizaines de navires sillonnaient ainsi chaque année l'Atlantique, mais l'implantation française se limitait à quelques comptoirs saisonniers. L'Amérique du Nord n'était pas le Pérou : ni épices ni or, les "diamants du Canada" de Cartier n'étaient que du quartz. La pêche ne nécessitait guère de logistique à terre. Quant au fameux passage vers la Chine par l'ouest, il restait pour le moins hypothétique. Pour tout dire, le pays avait fort mauvaise réputation et le fou du roi Henri IV se moquait de ceux qui s'acharnaient à " tirer des épines du Canada".

Une mode absurde va tout changer. A la fin du XVIe siècle, les élégants du royaume s'entichent du chapeau de castor. Cet animal, alors assimilé à un poisson, est paré des vertus les plus étranges : on dit que sa morsure est féroce, qu'il se castre en cas de capture... Les qualités de son poil, rasé puis foulé pour en faire un feutre à la fois chaud et imperméable, sont connues, mais l'usage s'en est perdu en raison de l'épuisement de l'espèce en Europe. L'arrivée des fourrures canadiennes relance la vogue. Les prix s'envolent.

Le vieux commerce "de pacotille" devient un fructueux négoce international, la fourrure justifiant à elle seule l'armement de bateaux et la création de postes de traite. La colonisation peut désormais s'appuyer sur une base économique. Manque encore la volonté politique. Henri IV est tenté, mais le sage Sully s'oppose à toute aventure coloniale, arguant qu'elle n'est pas dans le génie français. De fait, les premiers essais sont marqués par une incroyable malchance, probablement "aidée" par les rivalités commerciales. Car les Français ne sont pas seuls. Anglais et Hollandais sont, eux aussi, de plus en plus intéressés par le Nouveau Monde. C'est ce qui décide Henri IV. En 1603, il se laisse convaincre par un de ses anciens compagnons d'armes, gentilhomme protestant originaire de Saintonge.

A 45 ans, Pierre Dugua, sieur de Mons, est un têtu aimable, courageux et un peu rêveur, un Cyrano de l'Atlantique. Enthousiasmé par un premier voyage de pure curiosité, en 1599, à Tadoussac, un comptoir situé sur le Saint-Laurent, il a vendu tous ses biens et engagé la dot de sa riche épouse pour se lancer dans l'aventure. Henri IV lui octroie un monopole de dix ans sur le commerce des fourrures canadiennes. En contrepartie, le nouveau "lieutenant général" s'engage à fonder à ses frais une colonie de peuplement en Acadie. Le système ne coûte rien à l'Etat mais il est soumis aux aléas du privé. Les rivaux exclus crient au scandale, de même que les chapeliers parisiens et les fourreurs, tous hostiles au monopole qu'ils n'auront de cesse de casser, quitte à s'allier aux Hollandais, concurrents naturels des Français puisque Anvers est la plaque tournante du négoce de fourrures.

Le Saintongeais, diplomate, parvient néanmoins à fédérer au sein d'une Compagnie les intérêts bretons, normands, charentais et basques. Le 10 avril 1604, deux navires quittent Honfleur chargés de 200 hommes. Dugua a recruté, outre quelques soldats et marins, une soixantaine d'artisans, charpentiers, tailleurs de pierre, cuisinier, etc. L'expédition compte aussi un prêtre catholique et un pasteur protestant (qui en viendront aux mains et seront enterrés ensemble, par dérision), un interprète noir (c'est l'usage), ainsi qu'un mineur croate - on n'a pas tout à fait abandonné l'espoir de découvrir de l'or, ni d'ailleurs de trouver la fameuse route pour la Chine. Elle est dirigée par une poignée d'aventuriers, amis du lieutenant général, comme Jean de Poutrincourt, qui assurera la défense de la future colonie, ou François Gravé du Pont, marchand et capitaine expérimenté. Embarque aussi un jeune géographe explorateur, Samuel Champlain, autre Saintongeais - mais catholique - qui deviendra, au Québec, beaucoup plus célèbre que Dugua le huguenot.

Ce dernier, jugeant la région de Tadoussac peu fertile et trop froide, a choisi l'Acadie, plus au sud, tenue par les pêcheurs pour un pays de cocagne. Le premier bateau aborde donc les côtes de l'actuelle Nouvelle-Ecosse le 13 mai. Là, plusieurs semaines précieuses sont perdues à guetter le second navire, puis les hommes partis à sa rencontre. Le prêtre s'égare, on ne le retrouve que trois semaines plus tard. En attendant, l'expédition cabote dans la baie de Fundy en quête d'un point de chute. Le 24 juin enfin, Dugua de Mons opte, faute de mieux, pour l'île de Sainte-Croix.

Le choix, on l'a vu, est malheureux mais les nouveaux colons ont des excuses. L'île est située à la même latitude que La Rochelle, ce qui laisse espérer un climat tempéré, les eaux sont fort poissonneuses, les rivages giboyeux et les autochtones rompus aux contacts avec les Européens. Mais début septembre, à peine les deux navires sont-ils repartis pour la France livrer les fourrures que l'air fraîchit brutalement. Des doutes effleurent Dugua de Mons, qui envoie le jeune Champlain à bord du dernier petit bateau resté au mouillage pour explorer les côtes du Maine et trouver un havre plus propice. Hélas, le temps presse désormais. Champlain, voyant l'hiver arriver, rebrousse chemin et rejoint Sainte-Croix bredouille. La suite est connue : le premier "hivernement", comme disent les Québécois, est meurtrier.

Au mois de juin 1605, lorsque Gravé du Pont et de Poutrincourt retrouvent les survivants, la colonie décide de déménager. A deux reprises, en 1605 puis encore en 1606, les Français descendront la côte en quête d'un "port convenable, en bonne température d'air". Ils iront jusqu'à Cape Cod et camperont à Plymouth - quinze ans avant que les "Pilgrim Fathers" (les Pères pèlerins) - n'y fondent la Nouvelle-Angleterre. Les lieux sont effectivement propices, mais les indigènes locaux, hostiles. Compte tenu de l'hécatombe initiale, les Français ne sont plus assez nombreux pour les affronter - les renforts sont rares et chers. Faisant de nécessité vertu, les colons coopéreront dès lors avec les autochtones, qu'ils tenteront de convertir et épouseront même à l'occasion. Dans le futur Massachusetts, ils se heurtent à d'autres tribus, peu habituées aux Blancs. Une première escarmouche en 1605, puis une vraie bataille rangée, en 1606, les obligent à rebrousser chemin, sans pouvoir aller plus au sud.

Ils s'installent finalement à Port Royal (futur Annapolis Royal), un site magnifique accroché aux berges d'un vaste port naturel sur la côte ouest de la Nouvelle-Ecosse, qui deviendra le berceau de l'Acadie. Les colons ont tiré la leçon de l'expérience. Les habitations de Sainte-Croix sont rebâties, cette fois en rectangle, autour d'une cour et d'un puits, afin de couper le froid. On plante du blé et des pommiers, on se calfeutre et, surtout, on fait ripaille. Sur une idée de Champlain, ils créent l'"Ordre du bon temps", dont chaque membre, à tour de rôle, doit régaler et distraire ses compères. Ce sera le premier "club" nord-américain. Dans ces conditions, les second et troisième hivers sont moins tragiques que le premier, et la colonie s'est presque acclimatée lorsque les Hollandais arraisonnent deux navires chargés à ras bord de fourrures. Le coup est si dur que le monopole de Dugua de Mons tombe, victime d'obscures cabales. En septembre 1607, après quarante mois d'existence, le premier établissement français du Nouveau Monde doit fermer ses portes. Les colons regagnent la France. Ils reviendront, mais un peu tard. L'occasion est passée.

Ironie de l'histoire, cette même année 1607, tandis que les Français réembarquent la mort dans l'âme, les Anglais, eux, débarquent, plus au sud, à Jameston (Virginie), où ils fondent une très prospère colonie de tabac. L'Amérique anglophone est née.

Les Français feront souche, certes, en Acadie, et surtout, dès 1608, au Québec où Champlain fondera un nouveau pays, avec l'appui politique et financier du fidèle Dugua de Mons, resté à Paris défendre la Nouvelle-France et qui finira ruiné. Mais, jamais ils ne parviendront à reprendre le dessus. La colonie restera durablement sous-peuplée, mal en cour et mal défendue contre les Anglais, jusqu'à la cession, en 1755 de l'Acadie, puis en 1763 des provinces du Saint-Laurent, et enfin, en 1803 de la Louisiane.

Souvenir durable du premier "hivernement"? Un siècle et demi plus tard, Voltaire décrira encore le Canada comme "un pays glacé huit mois par an, peuplé de barbares, d'ours et de castors".

Véronique Maurus, Le Monde, 14.11.2004.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Version interactive
http://gallica.bnf.fr/FranceAmerique/fr/default.htm

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